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Message de Fabrice Melquiot aux enfants des classes Théâ

Chères filles, chers garçons,

Un jour, j’ai fait un voyage. Un voyage dans le Poitou. Le Poitou, c’est en France. Une région de France, célèbre pour ses baudets, les baudets du Poitou, qui sont des ânes à poils longs et roux. J’ai fait ce voyage pour rencontrer des classes, dans les écoles du Poitou, et là, un matin, j’ai rencontré un enfant qui m’a confié qu’il m’imaginait vieux, avec une barbe blanche et un gilet en mouton. Il avait l’air très déçu que je ne corresponde pas à l’idée qu’il se faisait de moi. Je vous dis ça à vous, garçons et filles de France entière, afin que vous économisiez de l’imagination pour des choses plus insensées : des aventures inouïes, des aventures dans des mondes qui n’appartiendraient qu’à vous. Je ne ressemble pas à Victor Hugo à la ferme. Je suis un type assez normal, ni jeune ni vieux. Je suis né à Modane. Dans les montagnes. Dans la vallée de la Maurienne. Près de l’Italie. Mais j’habite entre deux villes, Paris et Reims. Et je prends beaucoup de trains et quelques avions.

J’écris des pièces de théâtre. Ce qui m’intéresse le plus au théâtre, ça peut sembler bizarre, mais je crois que c’est la réalité. C’est la réalité qui m’intéresse. Cette façon qu’a le théâtre de parler de la réalité, d’en parler autrement, en y ajoutant un poids de poésie. Vous aimez la poésie ? Si vous n’aimez pas la poésie, c’est que vous êtes des nuls. Si vous aimez la poésie, je vous emmène en vacances sur mon île personnelle. J’ai une île personnelle, au soleil, avec palmiers et jus de goyave, bonbecs à gogo. Y’a même un peu d’alcool, pour les plus vaillants d’entre vous. Si vous aimez la poésie, je vous y emmène. Alors, est-ce que vous aimez la poésie, oui ou non ? La poésie est la seule véritable démonstration de révolte permanente. Quand on lit un poème, quand on le lit jusqu’à remonter le cours de son écriture pour aller toucher à l’homme, à la femme qui l’a écrit, alors on objecte quelque chose, on construit du lien, on tire un fil de vie, on lustre son cœur, on forge une pensée.

Le théâtre est le seul endroit au monde où on peut parler de choses profondes, contradictoires, mystérieuses, ambiguës, violentes et douces, drôles et tristes, et donner une forme à des sentiments, et se demander ensemble pourquoi toutes ces choses existent, ces sentiments, ces sensations, cette forme singulière qu’ont les souvenirs et les rêves ; et qu’est-ce qu’on en pense, et c’est quoi la place de chacun ? C’est quoi la pensée de chacun ? Combien d’imagination me faut-il pour bien voir la réalité ? Ah bon, il faut imaginer pour voir ? Et oui. Parce que mémoire et imagination, rêve et réalité, s’adressent sans cesse la parole et toujours se mélangent.

Le théâtre que j’écris essaie de vous dire que vous êtes des spectateurs d’aujourd’hui, des spectateurs à part entière, des lecteurs à part entière. Vous êtes entiers. Le théâtre vous prend pour de petites personnes bien entières. Vous avez vos doutes, vos peurs, vos questions, vos désirs. Vous avez déjà des amis, des parents, avec qui parler de tout ça. Disons que le théâtre est parfois l’endroit où l’on parle de tout ça avec soi-même, ou avec le rêve auquel on assiste. On assiste à un rêve et on l’assiste, on lui prête son attention, parce qu’il en a besoin pour devenir rêve debout, rêve artisanal, rêve partagé. Rêve bizarre, qui est une autre réalité. Une autre vie, pleine d’artifices, une vie qui s’ajoute à la vie. Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais je crois que ça peut aider à mieux être ensemble. C’est comme un bon repas. Comme un dimanche au bord d’une rivière, avec des amis. Comme une belle conversation avec des potes dans la cour de récré.

En tout cas, c’est pas pour frimer, mais vous avez vachement de chance de tomber sur moi, parce que les années précédentes, vous auriez pu tomber sur Catherine Zambon. Heureusement qu’elle zozotte, Catherine, sinon on découperait tous ses livres en tranches bien fines et on les mangerait avant de les avoir lus (y’a un jeu de mots, cherchez-le). Vous auriez pu tomber sur Jean Cagnard ; je vous dis pas la chaleur qu’il fait quand on lit ses pièces (y’a un jeu de mots, cherchez-le). Philippe Dorin, alors on ne va pas le réveiller (y’a un jeu de mots, cherchez-le). Nathalie Papin écrit du théâtre parce qu’elle n’a pas réussi à faire la carrière de son frère dans le football (y’a un jeu de mots, cherchez-le). Ceux qui trouvent les bonnes réponses aux jeux de mots peuvent partir avec moi sur mon île personnelle (n’oubliez pas votre maillot de bain). Avec mon nom, on ne peut pas faire de jeux de mot, c’est pratique (ceux qui auraient envie d’essayer ne viendront pas sur mon île personnelle et ils peuvent s’asseoir sur le jus de goyave).

N’allez surtout pas croire que je me la raconte, j’aime beaucoup mes prédécesseurs (cherchez le mot dans le dictionnaire, si vous ne le connaissez pas ; n’oubliez pas que le meilleur ami de l’homme, ce n’est pas le chien, c’est le dictionnaire - un dictionnaire ne vous mordra jamais). Je les aime beaucoup, mes prédécesseurs, parce qu’ils jonglent avec des mondes, des tas de petites planètes, faites de morceaux de mémoire et d’imaginaire, de poésie et de théâtre, d’expériences et d’illusions. Et en même temps, ce sont des gens tout à fait normaux. Vous pourriez les croiser au supermarché. Sauf Philippe Dorin, qui n’y va jamais et laisse tout le temps sa femme Sylviane faire les courses. Mais il est sympa, sinon.

Bon, cela dit, vous avez le droit de ne pas m’aimer, vous ne serez pas punis pour autant. Vous avez le droit de dire du mal de mes pièces, c’est autorisé. Du moment que c’est sincère. Vous avez le devoir de les critiquer. Pas juste dire j’aime ou j’aime pas. Les mettre en question. Les examiner, comme une aile de papillon sous un microscope. Je compte sur vous.

Je précise que je ne paie pas les billets d’avion pour mon île personnelle ; ils sont à votre charge (vous pouvez réclamer un soutien financier à vos parents, mais je vous interdis de racketter vos camarades à la sortie). Et tâchez d’être un peu heureux d’aller à l’école, en tout cas les jours où vous savez que vous avez théâtre. Les autres jours, faites la tronche, comme tout le monde, si ça vous chante.

Lisez, lisez, lisez. Pas seulement mes pièces. Les pièces de mes camarades, Catherine, Jean, Philippe, Nathalie... Et puis des romans, des bandes dessinées, des poèmes, des journaux. Et puis lisez les mains de vos voisins. Et lisez dans les pas de vos frères, de vos cousins, aussi, voyez comment ils marchent, d’où ils viennent, où ils vont. Lisez partout où quelque chose laisse une impression. Lisez la trace des avions au ciel, les traces de doigts sur la vaisselle, le regard de votre amoureux ou de votre amoureuse, lisez tout ce qui peut se lire. Lisez le vol des abeilles, lisez la pluie, lisez les panneaux publicitaires, lisez les néons des magasins, lisez les plis du drap de votre lit, lisez le dos des gens devant vous, lisez la respiration de ceux qui vous suivent, relisez vos souvenirs, élisez vos rêves. Et en avant ! Vous êtes attendus ! Vous verrez, ce sera classe quand vous pourrez dire : moi, je peux tout lire, c’est pas compliqué, en fait. Ce serait compliqué, je vous jure que je ne vous le demanderais pas. Mais là, franchement. C’est moins compliqué que sortir une tranche de brioche coincée au fond du grille-pain, sans se brûler les doigts.

Voilà. Je suis à Moscou, en Russie ; on est le 29 novembre 2008. Il y a un peu de neige sur les trottoirs, trop peu pour la saison, m’a-t-on dit. Ce matin, j’ai été faire silence dans une petite église rouge et blanche. Puis j’ai déjeuné dans un restaurant désert, au bord de la Moskova. La serveuse portait un habit traditionnel ; même couleurs que l’église visitée plus tôt. Elle souriait beaucoup, ça m’aidait à manger ma soupe. J’ai bu trois cafés. J’ai pris une photo : au premier plan, une grille de fer forgé, au second plan les branches nues des arbres. Et je suis rentré dans ma chambre d’hôtel, vous écrire cette lettre.

Bien à vous, [/Fabrice Melquiot/]

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